Calculateur d’(in)égalité
Les inégalités de revenu sont un sujet d’actualité politique brûlant. En Suisse, les Jeunesses Socialistes viennent de lancer une initiative populaire visant à limiter le salaire maximal dans les entreprises à 12 fois le salaire minimal.Dans une petite boite c’est presque toujours le cas, mais plus on travaille dans une grande entreprise, plus on aimerait gagner en une année ce que gagne notre CEO en un mois…
C’est le problème du rapport max/min : il ne tient pas compte de tous les revenus intermédiaires. Dans une entreprise de 100 personnes, 98% des salaires sont compris entre celui du patron et celui de la technicienne de surface. Comment mesurer les inégalités de revenu en tenant compte de tous les revenus d’une société ?
La mesure d’(in)égalité des revenus la plus utilisée au niveau international s’appelle “coefficient (ou indice) de Gini”. J’en ai déjà parlé dans plusieurs articles. L’indice de Gini vaut 0 si les revenus d’une société sont divisées de façon parfaitement égale, et 1 (ou 100%) si un seul esclavagiste empoche la totalité du revenu. En pratique, l’indice de Gini de la plupart des pays membre de l’OCDE se situe entre 0.5 et 0.4, mais les impôts réduisent les inégalités pour obtenir un Gini du revenu disponible entre 0.25 et 0.35 .
Le coefficient de Gini pourrait facilement être utilisé au niveau des entreprises. J’ai d’ailleurs créé une feuille de calcul permettant de le calculer en ligne pour des entreprises de moins de 100 personnes*. C’est tout simple : copiez/coller les montants des salaires de votre entreprise dans la première colonne, triez-la dans l’ordre croissant, et voilà !
Le petit graphique associé (dont il faut changer l’échelle horizontale à la main au besoin) trace en bleu la courbe de Lorenz qui montre la progressivité des revenus. L’indice de Gini est défini par la fraction de la surface entre la courbe bleue et la droite rouge par la surface sous la droite rouge.
En jouant avec cet outil, vous constaterez que l’initiative “1:12″ des jeunesses socialistes n’implique pas du tout une distribution équitable des revenus. Comme le montrent les cas extrêmes ci-dessous, le coefficient de Gini peut varier énormément même si le salaire le plus élevé vaut 12x le salaire minimal:

société de 10 personnes ou les 9 employés ont un salaire égal et le patron un revenu 12 fois supérieur. Indice de Gini = 0.52

société de 10 personnes ou 9 cadres ont un salaire égal, et un employé un salaire 12x moins élevé. Indice de Gini = 0.1
Pour des revenus réellement équitables, il faudrait que le coefficient de Gini des entreprises corresponde, ou soit même inférieur à celui du pays considéré. Ceci laisse encore une grande flexibilité à la politique salariale. Voici par exemple quelques distributions de revenus donnant un indice de Gini = 0.33, le même que celui de la Suisse entière (avant impôts):
- 10% du personnel touche un salaire 6x supérieur aux 90%
- 50% du personnel touche un salaire 4x supérieur aux autres 50%
- distribution uniforme des salaires : 10% touchent un salaire de base, 10% touchent 2x plus, 10% touchent 3x plus etc jusqu’aux 10% qui touchent 10x le salaire de base:
On voit au passage que la courbe de Lorenz permettent d’ illustrer de manière fine la politique salariale des entreprises. En particulier, les différences de statut entre employés provoquent des “cassures” dans la courbe, alors que des revenus abusifs dans le haut de l’échelle sont détectables par la pente de la courbe à droite.
Il serait très intéressant de connaitre le coefficient de Gini des entreprises. je n’en ai trouvé aucun sur internet, pourtant je suis persuadé que les grandes entreprises (et les grands patrons) pourraient défendre leur politique de rémunération en publiant ce chiffre, qui est beaucoup plus parlant que le rapport max/min ou le montant total de la rémunération de la direction.
Si vous connaissez celui de votre entreprise ou si vous le calculez à l’aide de ma feuille de calcul, je vous serais très reconnaissant de le communiquer à l’aide des commentaires ci-dessous. Pas besoin de nommer l’entreprise, le secteur d’activité et la région suffisent. Merci d’avance !
Note : cette feuille de calcul est mise à disposition gratuitement uniquement pour utilisation privée, non commerciale. Je m’en réserve tous les droits pour les autres usages. Veuillez me contacter en déposant un commentaire ci-dessous si vous envisagez utiliser cette feuille professionnellement.








Avant de faire tout un tas de calculs et de conclure, il faudrait peut être juste se demander ce qu’est la “notion d’inégalité” d’une part, et surtout en quoi ce modèle fait sens. Parce que plaquer des considérations “morales” sur des équations, c’est un sport dans lequel certains sont très forts. (on le même pb en France où, pour la gauche caviar bien pensante, gagner un peu plus d’argent que le smic, c’est à la fois mal, inadmissible, immoral et dégoutant
Et ça me fait beaucoup rire d’imaginer qu’à peu de choses près, certains, au nom de leur sainte pensée morale, voudraient que Pi fasse 3.15 “pile poil”.
Ici on a typiquement un exemple : “il serait bien que (moralement, évidemment) le plus gros salaire soit inférieur ou égal à 12 fois le plus petit”. Ce qui est juste une contrainte économique sans aucun sens ni fondement.
@vicnent : La question me paraît être de savoir si, et si oui jusqu’à quel point et pour quels motifs, les écarts de revenus entre deux êtres humains sont recevables.
Si ces écarts sont justifiés par le “mérite” de chacun, est-ce bien le mérite pur et intrinsèque des individus qui fait qu’aujourd’hui deux êtres humains, nouveaux-nés “égaux en droits”, puissent se retrouver adultes avec des écarts de revenus d’un facteur mille ou cent mille ?
Ne serait-ce pas plutôt parce que des facteurs sociaux ou contingents, purement extérieurs à l’individu lui-même, ont joué ? Et si ces facteurs ont été créés par le hasard ou la société, celle-ci ne peut-elle/doit-elle pas les réguler ?
Et quand bien même ce serait “l’écart pur de mérite intrinsèque”, apporté par la seule loterie ADN, qui serait de cet ordre, cette différence serait-elle moralement acceptable ?
Après, que la borne soit posée à 12, 100 ou 10.000 ne me paraît plus qu’un débat secondaire.
“[...] plus on travaille dans une grande entreprise, plus on aimerait gagner en une année ce que gagne notre CEO en un mois… [...]“.
Cette phrase me parait tout a fait sensée et reflète l’avis de tout le monde : je veux gagner autant que toi qui gagne plus, et non pas que ton salaire soit descendu pour correspondre au mien.
Posez-vous honnêtement la question : seriez-vous prêt à descendre votre salaire au niveau celui le plus bas dans l’entreprise? En toute honnêteté, moi pas!
j’oublie pas qu’il faut que je réponde à “@vicnent : La question me paraît être de savoir si, et si oui jusqu’à quel point et pour quels motifs, les écarts de revenus entre deux êtres humains sont recevables.”
le pb, c’est que c’est pour moi une question qui n’a pas de sens, et que donc, initialement, on ne peut pas y répondre par oui ou par non… (si on se place d’un point de vue moral toujours évidemment)